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La fatigue empathique

22 octobre 2013

Chère Sara,

Il y a un an, le 15 octobre, tu venais au monde. Notre vie allait basculer.

Le jour où la vie s’est installée en moi, j’ai décidé d’en savourer chaque moment. C’est ainsi que je t’ai porté pendant 27 semaines. J’étais dans un état de grâce, enceinte, naïve, vivant ma première grossesse.

Puis est arrivée cette journée où, en compagnie de ton papa, je me suis pointée à l’hôpital pour une douleur au dos persistante. Jamais, durant le trajet vers l’unité d’obstétrique, je n’ai cru que j’accouchais. On m’a amené en salle d’opération, seule, pour y subir une césarienne afin de t’offrir toutes les chances de survie. C’est là que je t’ai vu passer de mon ventre, maintenant vide, à ce petit îlot où tu allais être assaillie par une équipe médicale n’ayant qu’un but : supporter ta toute petite vie.

C’était sans compter que ton idée était déjà fixée. Malgré tout l’amour que nous t’avons donné, malgré tout l’air qu’on a insufflé dans tes poumons, ton cœur a ralenti, puis s’est arrêté. Tu as laissé pousser tes ailes pour monter au-delà de la plus haute montagne connue, là où nous ne pourrons jamais aller te retrouver. Tu es morte.

À ce moment-là, nous étions deux êtres meurtris, catapultés dans une aventure inconnue et dramatique : le deuil périnatal. Ce sentier, nous avons décidé de le parcourir ensemble. Un battement de cœur à la fois, nous avons mis un pied devant l’autre, reculant parfois. Nous avons été guidés sur ce chemin sombre et méconnu par des gens sensibles et généreux.

Le deuil périnatal est rempli de colère, de tristesse et de culpabilité, toutes des émotions loin d’être nobles. Allais-je maintenant me définir par ces sentiments sauvages venus de mes tréfonds ? J’avais perdu l’espoir d’une vie entière. Comment pouvions-nous croire à nouveau en la bonne étoile, faire confiance à la vie ? Comment allions-nous dire adieu à nos rêves envolés ?

Le deuil se vit aussi en société. J’ai l’immense chance de pouvoir parler de toi à mes proches. Mais si tu savais les malaises que cela amène parfois… Des paroles indélicates, maladroites, sont prononcées pour tenter de nous soulager. Comment expliquer à ces gens qu’un prochain enfant ne nous fera pas oublier ton histoire, ne nous réconfortera pas de ton absence ? Comment leur dire que nous souhaitons seulement qu’ils ouvrent leur cœur afin que tu puisses y laisser ta trace, nous rappelant ainsi que ton passage dans la vie n’a pas été vain ?

Sara, dans la dernière année, grâce à toi, mon cœur a fait une place à Marie, Océane, Félix, Rachel, Marie-Hélène, Alexandre et à toutes les poussières d’étoiles qui sont passées dans ma vie. J’ai pu parler avec leurs parents et constater que cela met un baume au cœur et aide à apaiser la douleur. Le deuil périnatal se finit-il un jour ? Ce que je sais, c’est qu’on apprend à vivre avec l’absence et, enfin, à créer de nouveaux projets.

Au fil de mes lectures, il y a un détail qui m’a frappé et dont j’ai cherché le sens. Sara, tu es née et décédée le 15 octobre. Le jour où tu as choisi de naître est celui de la journée québécoise de sensibilisation au deuil périnatal. Est-ce là l’héritage que tu nous as laissé, l’opportunité de parler de ton histoire et de celles de tous ces petits anges partis trop tôt ?

Pour cela, je te dis merci, petite chouette. Nous t’embrassons et bonne envolée…